La Fierté ne devrait pas nous diviser

Éditorial d'Yves Lafontaine sur Fugues en date du 09 août 2026 à 10h34

Notre mouvement pour les droits des personnes LGBTQ+ a toujours été traversé par des débats. C’est normal. Nous n’avons jamais tous partagé les mêmes stratégies, les mêmes priorités ni les mêmes sensibilités politiques. Certains ont privilégié la confrontation, d’autres la négociation. Certains ont manifesté dans la rue, d’autres ont choisi les tribunaux, les médias, les arts ou les institutions. Cette pluralité a toujours été notre force.

Aujourd’hui pourtant, je ressens une inquiétude nouvelle. Après plus de quarante ans de militantisme, je n’aurais jamais cru devoir écrire de nouveau sur l’importance de rester unis. Non pas parce que des personnes LGBTQ+ souhaitent remettre nos institutions en question. Cette remise en question est saine. Elle fait partie de la vie démocratique.

Ce qui me préoccupe, c’est le contexte dans lequel ce débat survient. Depuis quelques années, le climat se détériore. Les personnes trans deviennent les cibles privilégiées de campagnes politiques. Des droits que nous pensions acquis sont remis en question ailleurs en Occident. Même au Québec, une étude du GRIS Montréal montre une hausse du malaise exprimé par certains élèves envers les réalités LGBTQ+. Les progrès ne disparaissent pas d’un seul coup : ils s’effritent lorsque nous cessons de les défendre.

C’est dans ce contexte que j’ai lu le manifeste de la Wild Pride (Fierté indomptable), diffusé le 31 juillet dernier.

Je comprends très bien la colère qui anime ses organisateurs et je partage plusieurs de leurs préoccupations. Je suis contre le racisme, les discriminations et les inégalités sociales. Je suis tout aussi préoccupé par les guerres, la pauvreté et la faim qui frappent encore des millions de personnes dans le monde.

La Fierté est née parce que les personnes LGBTQ+ étaient arrêtées, rejetées par leurs familles, expulsées de leur logement, licenciées de leur emploi et privées de leurs droits les plus fondamentaux. Elle est née pour répondre à une injustice bien précise. Cela ne signifie pas que les autres injustices sont moins importantes. Mais chaque mouvement demeure fort lorsqu’il reste fidèle à sa vocation.

En lisant le manifeste de la Wild Pride, j’ai rapidement eu l’impression que les enjeux LGBTQ+ devenaient une porte d’entrée vers un projet politique beaucoup plus vaste. On ne nous propose plus seulement de défendre les droits des personnes LGBTQ+. On nous invite à adhérer à une vision globale de la société où l’anticapitalisme, l’anticolonialisme, l’abolitionnisme, les conflits internationaux et plusieurs autres luttes deviennent indissociables de la légitimité même de notre engagement.


https://www.fierteindomptable.ca/a-propos/

C’est là que je décroche. Non pas parce que ces causes seraient illégitimes, mais parce que je refuse qu’on fasse de l’adhésion à un cadre idéologique complet une condition pour être pleinement reconnu au sein de nos propres communautés.

(...) Le mouvement LGBTQ+ a toujours eu besoin de voix critiques. Mais organiser, pour une deuxième année, une marche exactement au même moment que le défilé de Fierté Montréal transforme un débat d’idées en affrontement symbolique. Les membres de notre communauté se retrouvent alors contraints de choisir entre deux conceptions de leur mouvement. Je trouve cela regrettable, parce que notre principal défi n’est pas de déterminer qui incarne la «vraie» Fierté, mais de répondre aux menaces qui pèsent aujourd’hui sur nos droits.

Pendant que nous débattons entre nous, les discours de haine progressent. Les campagnes visant les personnes trans et non-binaires se multiplient, et même au Québec, certains indicateurs nous rappellent que les mentalités peuvent reculer. Lorsque le GRIS observe une hausse du malaise envers les réalités LGBTQ+, j’y vois un avertissement. Les droits ne disparaissent pas du jour au lendemain : ils s’érodent lentement, et les divisions offrent toujours des occasions à ceux qui souhaitent les remettre en question.

C’est pourquoi je crois que le moment exige davantage de solidarité que de fragmentation. Nous pouvons continuer à débattre. Mais nous devons aussi être capables de reconnaître que nous appartenons toujours à la même communauté.

Je ne demande à personne de renoncer à ses convictions, mais je crois que nous devons faire attention à ne pas perdre de vue ce qui nous rassemble.

La Fierté n’est pas née pour départager les « bons » militants des « mauvais ». Elle n’est pas née pour déterminer quelle analyse politique est la plus pure ou la plus « juste ». Elle est née pour que des personnes longtemps marginalisées puissent enfin marcher ensemble sans avoir honte de ce qu’elles sont.

Aujourd’hui, alors que l’intolérance et les LGBT-phobies retrouvent une place dans l’espace public et privé, je crois que notre responsabilité collective est de protéger cette maison commune plutôt que de la fragmenter.

Lire le texte intégral de l'éditorial d'Yves Lafontaine.

Aussi, sur le même sujet, lire la chronique d'opinion de Pueblo Deir « À qui appartient la Fierté? »

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